DOCUMENTO N.4

Carteggio apocrifo fra Elisabeth Vigée Le Brun e Charles Alexandre de Calonne, edito da Libraire Laurent, Parigi, 1789.

Lettera di Madame Le Brun a Monsieur de Calonne:

Paris, rue de Clery , ce Mars 1789

J’ai lu, mon cher amour, l’exemplaire que tu m’as envoyé de ta Lettre au Roi ; je suis toujours charmée du papillonnage de ton style; tu es, ma foi, plus ressemblant encore dans tes écrits que dans ton portrait : je n’entends rien, moi, à toutes ces questions de droit public; je te dirai cependant, pour tirer ma comparaison de notre art, que ton ouvrage est comme ces longues galeries peintes à fresque, où l’imagination du Peintre s’exerce toute entiere à peu de frais ; il y rassemble tous les objets, on croit les voir, on les touche de l’oeil, on distingue la profondeur d’un temple, l’épaisseur d’une foret, l’élévation des tours, l’immensité de la mer: portez y la main, c’est une surface platé, tout devient confus en s’approchant; l’habileté du pinceau & l’illusion du point de vue avoient produit cet enchantement ; ces tours si élevées ont deux pieds de haut, & cette vaste mer est une muraille à quatre pas de vous. Mais vraiment tout le monde ne connoit pas les differentes combinaisons de cet art: tu les possedes à ravir, mon amour, & tu entends la perspéctive comme personne. Oh! la bélle chose que la perspéctive! Bien des gens te croyoient superficiel, quand tu etois près de nous, qui mantenant te croient profond, uniquement parce que tu es éloigné: c’est un pur effet de perspéctive. Tu me diras, car je connois tes scrupules, tu me diras que cet art n’est que celui de tromper. Oui, mais si en trompant on fait plaire? Et peut-on servir les hommes sans les tromper? Nous autres femmes savons bien que pénser sur ce point, & quand je te trompois, ne maimois tu pas davantage? Et quand tu trompois le Roi sur l’état de ses finances, quand tu annonçois la prochaine libération des dettes, peu de momens avant de découvrir aux Notables le monstrueux déficit, n’étoit-ce pas pour le mieux? N’avois-tu pas bien ton dessein? Ne viens-tu pas de nous dire, dans ta Lettre au Roi, que la France te devra sa régénération? Et oui, sans doute, mon cher amour, comme ta ville de Londres doit la magnificence avec la quelle elle a été réédifiée, à celui qui y mit le feu en 1666.
Mais laissons ce bavardage. Sais tu que tu deviens penseur en Angleterre? Ces la vapeur du charbon qui te monte à la tête. Quand tu brulois du bois de rose dans ma cheminée, & que tu allumois ma bougie avec des billets de caisse, ces idées-là ne te fussent point venues. Au reste, moi, j’aime anez, les têtes de Rembrand, & ce costume un peu sombre ne fait que mieux ressortir ton aimable légéreté. Comment diable! c’est que tu deviens même savant! Tu as singuliérement profité de la lecture de ton Blackstone - Blickstone ; tu y as trouvé des choses que personne encore na s’étoit avisé d’y voir, comme, par exemple, qu’un Prince qui a cent cinquante mille hommes fait toujours la loi. Voilà une de ces vérités qui ne peuvent ètre contredites; voilà un de ces principes fondamentaux, tirés de la morale universelle, qui font honneur à ton esprit & plus à ton cœur. Si tous les publicistes ne sont pas de ton avis, ta dois avoir pour toi tous les caporaux & tous les maréchaux des logis; & si les masimes ne passent pas jusques dans nos chaires de droit, elles doivent rester éternellement dans le corps de garde. Oh! mon cher amour, que tu as bien dit cela! avec cent cinquante mille hommes on fait toujours la loi: certainement; mais, comme me disoit aussi l’autre jour mon bon ami M. Francksteinderwalden [Tambour-major des gardes-suisses, dont les épaules n’ont que trois pieds & demi de quarrure, mesure d’Allemagne]: point d’argent, point de Suisse; tu sais l’origine du proverbe; & sit tu ne trouves moyen de renfler un peu le trésor royal, notre auguste Monarque, n’ayant plus cinq sols a donner par jour à chacun de ses cent cinquante mille soldats, d’aprés tes propres principes, il cessera d’être législateur supreme; & loin de faire la loi, j’ai grande peur qu’il ne la récoive. Ah! mon amour, que n’as-tu, pour attirer l’argent dans les coffres de Sa Majesté, le talent que tu avois pour le dissiper? Voilà le secret qu’il te saudroit pour rentrer dans le ministere; il te réussiroit mieux que tous les tours de souplesse que tu emploies. Tu as imaginé qu’en battant du tambour, tu rallierois autour de toi cette multitude de nobles & d’ecclésiastiques qui pleurent le sacrifice forcé de leurs privileges. Tu comptois sur la reconnoissance, ou du moins sur l’espérance avide de ces vils courtisans, de ces mendians décorés que tu avois aumones tant de fois de la substance du pauvre pour satisfaire leurs prodigalités & leur luxure. Tu pensois que cette classe insolente & rapace des traitans hausseroit encore ses clameurs contre le fidele gardien de l’épargne publique, & qu’elle t’invoqueroit comme le réparateur des maux de l’Etat, sure de pouvoir le dévorer librement sous tes heureux auspices. Tu te flattois d’effrayer le Roi lui-meme sur le danger de sa couronne; & toujours incapable de réflexion, aprés lui avoir offert, au commencement de ta Lettre, de l’affermir sur la tête, tu finis par lui proposer de devenir un King d’Angleterre. Va, mon cher amour: tu n’as fait que des gaucheries, c’est moi qui te le dis. Apprends que la raison commence à éclairer les François de toute sa lumiere, & que les nobles les plus encroutés des prejugés de leur ordre, rougiroient de défendre leurs vieilles injustices, & d’opposer la crasse de leurs parchemins à des vérites universellement reconnues. Apprends que ceux d’entr’eux qui ont le plus d’esprit & de probité, sont aussi les plus ardens à faire valoir la cause du peuple opprimé, & que c’est une marque de sottise que d’annoncer maintenant à la Cour des sentimens douteux sur ce qui nous reste de la barbarie féodale. Si je te nommois ceux qui se distinguent principalement par un vrai zele pour l’Etat, tu avouerois bientot que tout l’esprit est dans ce parti. Cesses de vouloir épouvanter le Roi sur les dangers où l’on expose sa toute-puissance: il ne prétend plus l’exercer que sur le cœur de ses sujets, & il est bien assuré de régner pleinement, quand il régnera par la justice. Ne va plus caressant tous les partis, t’humilier devant chacun pour obtenir le pardon, du passé, & n’essaies plus de donner des réticences pour de valables excuses. Tu es jugé depuis long-temps, & vainement tu en appelles à la postérité; c’est d’aprés les faits qu’elle prononce, & non d’aprés des écrits fugitifs & mensongers, que ne peuvent arriver jusqu’à elle. Sur-tout ne t’attaques plus à l’administrateur integre qui, rappellé au timon de l’Etat par l’unanimité des suffrages, est devenu l’objet de toutes les espérances, aprés avoir été celui de tous les vœux; ne cherches plus à l’envelopper de tes sophismes, il s’en debarrassera toujours avec l’arme tranchante de la vérité; abandonnes, mon cher amour, un combat trop inégal ; crois-moi, vouloir le terrasser par de si puériles efforts, c’est vouloir briser ta fameuse épée de verre contre la lance d’Argait. Ne fonges plus qu’a vivre tranquille dans le pays ou tu as prudemment cherché un refuge, & perds tout espoir de retour au ministere. En prenant tout de bon cet amoure de la retraite, auquel tu veux nous faire croire, tu feras plus heureux qu’en nourrissant d’impuissant defirs. En quoi! n’as-tu pas placé dans les fonds d’Angleterre le capital de dix mille livres sterlings de rente, fans compter ce qui te reste? Tu les as fans doute mieux aimés la quel sur l’hotel-de-ville de Paris; je ne t’en blame pas. Mais enfin avec dix mille livres sterlings par an on peut vivre, sans même avoir l’attitude de la pénurie. Je ne jouis peut etre pas d’autant, moi, qui n’ai pas gaté mes affaires, graces à ton bon cœur. Rappele-toi qu’en arrivant au controle général, tu n’avois que des dettes; qu’elle on été presqu’aussi-tot acquittées, & que tant que tu as été en place tu as fait une dépense en verité fort honnete. Si en te retirant tu eus laissé le trésor royal aussi garni que ta bourse, on auroit peu de reproches à te faire. Adieu, mon cher amour, profites de mes conseils, & que les beautés de Covent-gardem ne te fassent pas oublier ta fidelle V. Lebrun.

P. S. Mon mari me charge de te demander si tu as porté a Londres ces tableaux que tu avois exposés aux deux cotés de la cheminée de ton second cabinet, & devant lesquels l’Arétin eut été forcé de rougir? M. le Cardinal Archeveque de Sens les desire beaucoup, & si tu consens à t’en défaire, il en donnera le prix que to voudras y mettre : il feroit généreux à toi de lui faire ce petit sacrifice.

Risposta di Monsieur Calonne alla lettera di Madame Le Brun:

De Pendshill, ce 24 Avril 1789

J’ai reçu ta Lettre, mon cher bijou; & j’avais à-peu-prés résolu de n’y pas répondre; mais il le faut, & tout m’y oblige: non parce que la tendresse m’y engage, mais parce que je regarde ta charmance missive comme un acte de dérision. Tu conviendras qu’il n’est guerès possible d’en douter; tu me roues, suivant l’expression des Mirliflors qui t’entourent, & qui, probablement t’ongatée...; Ah! ne prends pas d’humeur sur ce que j’écris; je n’y mets pas de méchanceté, je n’en ai jamais eu, & ma simplicité, que tu as grand soin d’afficher dans ta Lettre, me met à l’abri de tout reproche de cette nature.
Sais-tu bien, mon cher cœur, que je t’ai toujours prodigieusement aimé, & qu’en bonne conscience tu ne le méritais guères? car mon cœur était de la partie, & ce que tu mettais en parallele n’était qu’un vil interet; tu en conviendras, puisque tu m’as toujours trompé. J’ai donné là dedans comme un sot ; nous autres hommes nous sommes si bètes, quand nous nous laissons prendre aux filets que vous tendex avec tant d’art.
Quoi qu’il en soit, mon ange, je ne t’en veux pas ; c’est ton métier que tu faisais, & je faisais le mien, en te fournissant le riche superflu qui t’a décorée aux dépens des deniers Royaux. Je puifais à pleines mains dans la caisse, & abondamment fournie, de la pluie d’or. Nouvelle Danaé! tu l’as reçu avec une complaisance dont je te saurai toujours un gré infini!
Pendant le tems de mon administration, le Français se plaignait; je conviens qu’il n’avoit pas grand tort, il était à-peu-prés instruit de mes malversations. Je m’en riais; la faveur où j’étais me mettais à couvert: je t’ai introduit prés du Trone, & tu sais qu’entre nous, tu en as bien profité. Les arts que tu cultives, ne t’ont pas produits de grandes ressources; j’ai saisi le bon moment, je l’ai employé à toa avantage, & je vois, avec peine, ton ingratitude.
Tu n’étais cependant pas la seule beauté qui complettait la somme de mes plaisirs: je pouvois én avoir, j’étais riche, & les débris qui m’en sont restés, me fournissent encore une opulence assez passable; mais veux-tu que je te dise, les biens que je posséde, je les regarde comme des f....aises sans le contentement du cœur : aussi mon but a-t-il toujours été de le rencontrer; tu m’en as fait appercevoir l’ombre, & je t’ai au moins cette obligation. Mais tu ne sais pas reconnaitre assex grandement le prix de préférence que je t’ai donné; elle était cependant de nature à ne pas être oubliée. Je vais entrer dans le détail de ce que j’ai fait pour toi, non pour t’adresser des reproches, mais au moins pour me disculper de ceux que tu me donnes.
En entrant au Controle, sur le feuil de sa porte, mes premieres pensées furent pour toi, & je te consacrai, deslors, toutes les opérations de mon administration; aussi ai-je singulierement bien opéré en ta faveur. Le Peuple en a pu souffrir; mais au fait, tout cela ne serait rien si tu ne paraissais pas m’accuser des torts réels dont tu es l’unique cause.
Graces à moi, tu présides aux lumiéres des Habitans de Paris; c’est une des faveurs (Tu sais bien, mon tres-cher cœur, que c’est par mon intercession que tu as une pension assez considérable sur la lune. Au tems jadis les reverbéres éclairaient la totalité de la nuit ; mais tes douze mille livres annuelles s’y opposent; le Public en est moins éclairé, mais au moins cela fournit quelque chose à dire à MM. les Rédacteurs du Journal utile & savant de Paris) de celle qui, par ses ineffables bontés, voulut bien t’assurer une subsistance que tu étais en risque de perdre.
Je ne me suis point borné à cet acte illégitime que rien ne pouvoit autoriser; c’est par d’immenses largesses que j’ai cherché à cimenter notre union; je t’en ai accablée, & tu m’en récompense en moralisant, & en me pretant des ridicules. Voilà mon tort, c’est de t’avoir placé trop près de la grandeur. Accoutumée aux Courtisans, tu adopte leurs mœurs; & raisonnant, comme eux, de ma disgrace, tu veux détruire & abimer l’idole aux pieds de laquelle tu te prosternais lorsqu’elle était en faveur.
Je ne suis nullement abusé par tes expressions; un homme réellement épris pourrait y croire ; mais quant à moi, je n’en suis pas la dupe, & j’y déméle tes vrais sentimens. A Paris, au comble des richesses, j’étais ton Dieu, ton Ange; à Londres, je ne suis plus que ton cher amour, ou plutòt je ne suis rien pour toi: tel a toujours été le caractère des Femmes qui te ressemblent: les absens ont toujours eu de grands torts avec elles.
Je veux attaquer ton cœur & tes sens : jusques dars leurs derniers retranchemens. Comment est-il possible que tu ayes perdu la mémoire des sacrifices en tous genres que j’ai présenté sur les Autels? Au physique & au moral, je m’énervais pour te plaire; j’étais un Hercule, & tu ne disconviendras pas qu’il ne faille l’être pour réussir auprés de toi, & ces libations étaient toujours suivies de nouveaux bienfaits.
Il t’en faut un peu plus qu’aux autres, au moins, cher cœur, & c’est en cela que je concois moins votre sexe & notre faiblesse: nous sommes des merveilles entre vos bras, nous y épuisons nos forces, & toutes les resources du libertinage; postures charmantes, attitudes voluptueuses, propos polissons, rien n’est épargné par nous; nous suppléons même à ce qui nous est indiqué par la sage nature, par un contraste qui t’a vingt fois paru plaisant, mais dont je n’ai, malgré toute ma fermeté, & la fainteté de mes principes, fait usage qu’avec dégout & uniquement pour te complaire.
Mollement couchée sur ce sopha de satin noir, qui, de tous lés meubles galans qui forment ta collection, est surement celui que tu préféres, & ou tu as le plus signalé d’exploits; quand, dis-je, d’un œil extasié, j’y examinais la beauté de tes formes, la richesse de tes contours, & le parfait de l’opposition des deux couleurs; & sur-tout ce taillis charmant qui décore le sanctuaire ou je n’ai pénétré qu’à force d’or, tu me jurais alors un amour éternel. Ah! méchante, j’y croyais! imbécille! c’était le langage de la perfidie ; & sans l’éloquénce de mes phrases financieres, qu’il n’est guères permis qu’à un Controleur Général d’employer, m’aurais-tu aimé! Oh! non, j’en suis bien canvainçu. Tu me rejettes maintenant ; & la bonhomie de ta Lettre, je te le dis encore, ne me séduit pas; tu te ranges du parti de mes ennemis, & tes observations injurieuses me prouvent ton caractere; il est conforme a celui de nos Catins du siécle. Oui, tu es de la trempe de nos Républicains des douze Cantons, qui disent aux Puissances qui les font marcher: Point d’argent, point de Suisse; & vous, point d’or, point de Femmes.
O tendres femelles, à qui j’adressais en France mes hommages, & le fruit des larcins que j’y commettais! au moins m’avez-vous été plus fidelle, divine de Chabannes! Combien je suis sensible à la reconnaissance que vous m’avez prouvée! elle est extréme, & j’en suis d’autant plus flatté, que je n’avais pas trop droit d’y compter. Calonne, humilié sous le poids de sa disgrace, régnait encore dans votre cœur, & vous ne l’abandonnates pas à son infortune. Avec quelle satisfaction je rends ce témoignage public! vous étes la perle des Femmes ; aussi ne regretterai-je jamais mes dons : & si j’étais capable de rougir jamais d’avoir donné ce qui ne m’appartenait pas, d’avoir dépouillé le malheureux, d’avoir ruiné la France, forcé le Monarque à recourir à des expédiens qui blessent la majesté du Trone, vous adouciriez mes remords, je vous montrerais ; & la vue séduisante de mon excuse (Voilà pourtant comme tous ces Messieurs pensent; ils portent dans les places qu’ils occupent, l’egoisme le plus révoltant ; & je cite à cet égard, M. d’Ormesson, qui, débusqué du Controle, dit: C’est dommage, mes affaires étaient faites ; j’allais m’occuper de celles du Peuple) enchanterait les cœurs & diminuerait mes torts, & je suis persuadé qu’on dirait, avec moi: quel autre, à sa place, n’est pas été coupable!
Ai-je tort ou raison? Pour tort; je crois que c’est impossible; pour raison, je ne saurais en douter; & si je suis contrarié dans mon opinion, ce ne sera surement que par quelques petits esprits entichés de la manie du patriotisme, qui ne connaissent pas comme moi le doux plaisir d’enrichir la beauté complaisante, fut-ce aux dépens des autres.
En avançant cette maxime, je sens bien que c’est te condamner; car enfin, conviens-en, Bijou, ce n’est que pendant un tems, & je me le rappelle avec délices, que j’ai eu à me louer de ta complaisance, elle a cesse au moment de ma fuite obligée, & tu n’as pas eu celle de t’exposer aux accidens, en franchissant les mers pour venir me consoler à Londres, du chagrin de ton absence.
Que d’instans heureux, pourtant, cette complaisance, qui n’existe plus, m’a-t-elle fait passer, dans ceux où le souvenir les retrace à mon imagination! oh! alors je renonçe au dessein que j’ai formé de t’oublier à jamais, & je ne le pourrais pas. Que tu es ingénieuse & caressante, & combien tu as profité des images que l’art que tu pratiques a offert à tes yeux! Je n’y puis penser sans frémir de plaisir, sans convenir du pouvoir de ces charmes, & sans excuser en partie ton avarice. Je t’aime encore, ma Poulette: oui, je t’aime, toute sausse, toute perfide, toute inconstante que je te soupçonne, & tu auras peut-étre la bonne-foi d’en convenir. C’est une si belle chose que de rendre justice à la vérité.
En parlant de vérité, que nous ne connaissons tous deux que superficiellement, j’espere cependant qu’en voilà une bien constante, mais je te la dois en raison du passé; pourquoi nous parer aux yeoux l’un de l’autre, d’un vetement dérobé?
Ta lettre, montée sur un ton de politique admirable, m’a causé quelqu’étonnement, & il est fondé. Quoi! parmi les réflexions que tu m’engages à faire, sur ce que tu appelles les gaucheries de mon Administration, réflexions assez sages, que je n’approuverais point à Paris, & que ma défunte autorité aurait bien tu réprimer, mais qu’au fait, la raison me fait approuver à Londres, tu as eu l’imprudence d’insérer mes libéralité & le ridicule, apparat que je faisais de ma gloire & de ma fortune! tu devais taire ces circonstances qui ne te sont pas plus d’honneur qu’à moi; elles échaussent ma bile en ce moment, & puisque tu n’as pas rougi de commencer l’attaque, sans rancune; je vais la continuér, nous verrons qui des deux couvrira l’autre de confusion. Je suis dans un pays où le préjugé n’a jamais regn’é, où la honte est inconnue, & j’ai laisse le peu que j’en avais au port de Calais, avec la ferme intention de ne jamais la reprendre: tu n’en asguéres plus que moi, je le fais; mais de plus fortes raisons doivent t’éngager à en afficher l’apparence, t’arracher le voile qui te couvre, faire un peu rire à tés dépens. Le trait n’est pas de plus galans, mais ma foi, bien attaqué, bien défendu, tu me persissles. Eh-bien, je veux te prouver que la vapeur du Charbon ne me monte pas à la tête, & qu’elle, ainsi que mon langage ne sont pas aussi rembrunis que tu te l’imagines.
À Paris, comme à Londres; à la Grêve, comme à Tyburn [Lieu désigné pour l’exécution des malheureux. Puisse Calonne, & les coquins qui lui ressemblent, y trouver leur sépulture!], non-seulement on fait périr les voleurs, mais encore ceux qui y ont participé, soit en aidant les auteurs du vol, ou en recélant les larcins. Je l’ai échappé belle, j’en conviens, & un bout de corde aurait sans-doute du me débarrasser du reste des hommes qui se féraient bien passé de ma connaissance mais qu’elle devrair être ta destinée? à toi, o compagne chérie de mon existence! tu devais au moins partager avec moi les veux qui se formaient pour que je souffre ce trépas glorieux, & lorsque la populace, enragée, suspendait à la potence le tableau de mon effigie, sois assez véridique pour convenir qu’au fond de ton cœur, tu états jalouse que ton charmant portrait n’en soit pas le pendant. Compagne de ma gloire, ne pas assister au triomphe, quelle injustice de la part de ceux qui en dresserent la cérémonie. Tu te vantés avec un orgueil que presque toutes les jolies femmes de ton espece ont en grande provision, du bois de Rose que j’ai brulé dans ta cheminée, & de la grandeur que je mettais à allumer tes bougies avec des billets de Caisse-d’Escompte. Je conviens de ces sacrifices, & il est fort aisé d’en faire de pareils, quand on est le dépositaire infidele des deniers de la Nation.
Il n’y aurait encore qu’à rire, si je me susse borné à ces bagatelles. Qui n’en ferait pas autant, chéri, baisé, caresse par une jolie femme, & caressé, Dieu fait?.....
Ce n’était donc à-peu-prés rien, que ces légeres offrandes; ta divinité en exigeoient de plus fortes, & la noblesse de mes procédés, cétte noblesse qui m’est si naturelle, l’élévation de mon ame n’a pu s’y refuser. Tiens, ma toute aimable, tu as bien tort de raisonner ainsi que tu le fais sur ma conduite, car j’ose te protester, que dans ces momens si chers, pour un regard, pour satisfaire une seule de ses agréables fantaisies auxquelles tu t’es si souvent prétée, je n’y aurais pas regardé, & t’aurais volontiers donné les Trésors de la France.
Revenons-donc à nos moutons, & permets-moi du moins, de faire l’éloge de ma magnificence; il te rendra l’objet de l’admiration des Français, & engagera, j’en suis sur, l’opulent voluptueux, à augmenter ta fortune ; il n’en est pas de moyen plus sur, rien n’est tel que d’être à la mode, & je t’y ai mis.
Quelle délicatesse dans ma maniere de répandre à pleines mains, des Trésore donc je privais l’Etat, & dont il avait si grand befoin. Je m’en défesais héroiquement; ce n’était qu’avec peine, & pour cimenter ta faveur, que je consentais aux autres sacrifices; & je regrettais cette profusion, j’en reconnaissais l’injustice; mais elle autorisait celle que je commettais pour toi, & démentait toutes les accusations.
En voulant toujours venir au fait, je bavarde de plus en plus; c’est mon faible, & j’aime à m’entretenir avec toi, puisqué je ne peux plus en jouir. Tu voudras bien donc, me pardonner mes disertations; elles doivent t’ennuyer, toi qui n’aime que le papillonnage, & je ne désespére pas, au cas que tu m’écrives, de t’entendre dire: fois toujours charmant, généreux; mais ne raisonne pas.
Je ne raisonnerai donc plus qu’un moment pour te convaincre, au moins, que si j’ai des torts avec la Nation, ce n’était pas toi qui devais les dévoiler; ils sont communs entre nous, & le plus grand profit n’est pas de mon coté.
J’en reviens à cette action ignorée, qui me rendit magnifique à tes yeux, & me donna l’immortelle réputation d’un Crésus peu commun.
M’y voici, conserves précieusement ce détail, & ne crains pas de le communiquer; il convaincra du moins les bons Parisiens, que c’est bien méchamment qu’on m’accuse d’avoir fui & transporté dans un climat étranger, les richesses confiées à ma rigide Administration; on a d’autant plus de tort, que je t’en ai laisse la plus précieuse partie.
Tu aimes singulierement les Pistaches, tu as raison, elles font d’un merveilleux secours pour les tempéramens délabrés; mais aimable friponne, c’est l’enveloppe qui te charmait (Les Pistaches à la Calonne, seront sûrement du goût de toutes les Courtisanes: il y en avait cent toutes enveloppées séparément dans des Billets de Caisse d’Escompe, titrés de Billets noir. Le Trésor royal est vuide, mais quelques anecdotes de ce genre réitérées, nous mettront bientôt dans le cas de nous voler les uns les autres): aussi ne les ai-je pas épargnées. Rends-moi cette justice, tu me la dois. Tu affectais le désintéressement; mais il n’était que pour la forme, & ces dragées, enveloppées d’un papier de cette espèce, t’ont sûrement causées plus de satisfaction que celles inclusesdans les préambules de feu Keisser, Quettand & Audousset, dont la nécessité t’a contrainte de te servir.
Si je me suis arrêté sur cette circonstance, ce n’est pas dans la vue de te nuire, j’en suis incapable, & ce n'est que par forme de conversation, mais tu m’as piqué, & enbonne conscience, je te dois une revanche. Gardes tes conseils ; ils ne sont pas de nature, à ce que j’en fasse usage ; aime-moi, si ce rare effort en est ta puissance; moi, je t'aimerai toujours, je me rappellerai sans cesse, les momens qu ele plaisir que tu m’as procuré, m’a empêché de donner aux affaires publiques ou aux nôtres, & je serai pour la vie, ton ami le plus tendre.

DE CALONNE.

P. S. Ton mari est en vérité d’un bon sel, de me demander la privation de mes charmans tableaux, pour M. le Cardinal, Archevêque de Sens ; ne t’ai-je pas dit cent fois, combien j'y tenais, & ma séparation forcée d’avectoi, me les rend encore plus chers ; ils jettent en mon cœur de tendres souvenirs ; & malgré l’ironie que tu employes en les désignant, je ne les chéris qu’autant qu’ils me retracent & faiblement ce que nous-mêmes avons tant de fois exécuté.
Cesse donc d’en former la demande; c’est Lebrun, c’est Calonne qui sont peints au nature: tu peux dire à ton benin mari, les motifs de mon refus.
A propos, un mot, mon cœur ; dis-moi, mais sans feinte, comment tout se passe au grand séjour? le haria paraît-il se dissiper? au fond, j’en serais bien aise ; ce n’est jamais le desir de contribuer à la calamité qui m’a guidé; je n’aimais, au fait, que l’argent, & quand j’en avais, & beaucoup, je souhaitais que tous les autres fussent heureux. Et les J... de P..., & les D..., les vois-tu toujours? Je n’en doute pas, puisque de mon tems, je n’ai pas pu t’en empêcher, j’en étais singulierement jaloux. Mais il fallait , te passer cette fantaisie, tout en la satisfaisant: elle t’a furieusement exposée au grand jour (Or devinez, si vous le pouvez; moi, je me tais).
Si ces sublimes occupations te permettent de m’écrire, fais-le, je t’en supplie ; cela m’amusera d’autant : & pour dernier conseil, puisque le Cardinal, Archêveque de Sens, recherche avec tant d’ardeur, la possession de mes peintures, & que je ne veux pas absolument les céder, offre-toi naturellement à lui en produire les originaux: tu as des ressources infinies dans ce genre, de la mémoire, de la lubricité, son argent lui rapportera d’avantage. Mille baisers, mon très-cher cœur.

D. C.

De la Cité de Londres, le ... Mai, 1789.