DOCUMENTO N.2

J. B. P. Le Brun, Précis historique de la vie de la Citoyenne Le Brun, peintre, Paris, n.d., 22 pp., pubblicata a Parigi il 28 Marzo 1793, citato in BAILLIO, catalogo, 1982, pp.134-36.

Je me suis fait une longue violence pour ne pas répondre aux calomnies absurdes répandues contre la Citoyenne Le Brun, contre cette femme justement célèbre dans l’un des plus beaux arts que le génie humain ait créés et perfectionnés; je croyais que sa vie privée, suffisamment connue de tous ceux que son talent attirait chez elle, ou qui s’honoraient du titre de ses amis, que les travaux auxquels elle s’était livrée et qu’elle n’a jamais interrompus, que les tableaux enfin qui sortaient de son attelier, prouvaient assez la malignité de ses détracteurs, la noirceur de ses envieux, et l’ineptie des crédules qui la dénigraient sur parole. Aujourd’hui, que malgré les grands intérets dont le Peuple Français est occupé, la Calomnie trouve encore des échos qui répètent les bruits injurieux semés contr’elle, aujourd’hui qu’elle les renouvelle a dessein de lui faire perdre le doux privilege de revoir ses foyers et sa patrie, ce n’est plus le silence, ce n’est plus le mépris que j’opposerai au mensonge, ce sont des faits que je présenterai... (pp. 3-4)

Un artiste (Le Citoyen Ménageot) demeurait dans ma maison, on prétendit que c’était lui qui faisait les tableaux de la Citoyenne Le Brun, et cependant l’attelier de la Citoyenne Le Brun était ouvert à tous les artistes, à tous les amateurs, à tous les gens du monde, et ils étaient bien convaincus qu’elle était le seul auteur de ses productions. Mais c’est une injustice commune aux hommes et aux femmes même d’affecter de croire qu’une femme est incapable de s’occuper d’autres choses, que de frivolités, et de ne pas lui pardonner de vouloir pénétrer dans le sanctuaire des arts et des sciences. De-là toutes les difficultés qu’elle éprouva pour être reçue à la ci-devant Académie royale de Peinture. Long-tems ses demandes furent écartées, et ce ne fut que le 31 Mai 1783 qu’elle obtint sur l’envie le triomphe que ses talens lui avaient mérité; encore parut-on accorder comme faveur, ce qui, aux yeux du Juge le plus sévère, n’était que justice.
On conçoit aisément qu’ayant peu de concurrents dans le genre qu'elle cultivait le plus volontiers, travaillant sans relache, saisissant la ressemblance avec une extreme facilité, prêtant par le prestige d’un coloris frais et brillant, d’attitudes toujours hereuses, piquantes et variées, des attraits à la laideur, et de nouveaux charmes à la beauté, la Citoyenne Le Brun devait à peine suffire à I’empressement de tous ceux qui voulaient être peints par elle. (Ellie fut obligée de tenir une liste pour y inscrire les personnes qui lui demandaient leur portrait. La ci-devant Duchesse d’Orléans se fit inscrire elle-même et attendit un an pour avoir son tour. Elle fut tellement occupée qu’elle a produit plus de 500 tableaux; elle connaissait si peu le prix de l’argent, qu’une femme lui offrant mille écus pour son portrait – Non, dit-elle je ne puis le faire à moins de cent louis. Y a-t-il cent louis dans mille écus?).
On concevra aussi que le plus grand nombre de ceux qui rendaient cet hommage à sa réputation, étaient de la caste ci-devant privilégiée, puisque leur fortune les mettait à même de satisfaire une fantaisie dispendieuse, et qu’à cet égard elle se vit dans le cas des Wandick et des Porbus, qui étaient appellés a faire le portrait des personnes que leur rang ou leurs richesses plaçaient dans ce qu’on nommait alors la haute classe de la société. J’arrive à I’époque ou Calonne entra au ministère des finances. Il faut bien que malgré moi je recueille toutes les absurdités, toutes les sottises, toutes les calomnies qu’on s’est permises contre la Citoyenne Le Brun, au sujet de cet ex-ministre. L’immoralité pourra s’égayer du sentiment pénible que j’éprouve, en m’imposant cette obligation rigoureuse; mais qu’elle apprenne que le ridicule ne peut atteindre celui qui ne craint pas de le braver, et que là ou l’imposture doit être confondue; il y aurait de la lâcheté a ne pas oser reproduire les faits sur lesquels on doit la combattre. On va voir enfin à quoi se sont réduites cette liaison si intime que l’on a supposée entre Calonne et la Citoyenne Le Brun, ces sommes immenses détournées des caisses publiques pour I’en enrichir, ces Pastilles enveloppées dans des billets de la caisse d’escompte, ces pensions sur le Trésor, ci-devant royal, ces croupes dans les fermes, ces intérêts dans les finances, etc., etc.
La Citoyenne Le Brun, par suite de son gout pour les arts, rassemblait depuis quelque tems chez elle, une fois par semaine, quelques artistes Peintres, Gens de Lettres, Architectes et Musiciens, et peut-être était-il intéressant de voir reunis dans un lieu modeste des hommes d’un mérite distingué dans tous les genres... (pp.8-11).

C’était une espèce de Lycée ouvert à tous les talens, la gêne en était bannie; c’était les arts fraternisant ensemble; et ceux d’entre ces artistes qui professaient la musique, et qui ne se déplaçaient jamais sans exiger un droit légitime de présence, semblaient trop heureux de faire, sans aucun motif d’intérêt, l’hommage de leurs beaux talens à une femme qui en sentait le prix, et qui les dédommageait de leur sacrifice par l’expression bien sentie du plaisir qu’elle éprouvait à les entendre.
Les concerts de la Citoyenne Le Brun ne tardèrent pas a être cités dans une ville où tout devenait nouvelle, et ou le plus petit incident prenait le caractere d’un grand événement. Les gens de ce qu’on appellait la bonne compagnie, briguerent l’honneur d’être invités à ces concerts; et comment les refuser, lorsque c’était les mêmes personnes qui employaient les talens de la Citoyenne Le Brun? Ce ne fut plus alors [qu’] un petit cercle d’artistes et d’amis; les Grands, puisqu’on les qualifiait ainsi, furent reçus, et ils trouvaient piquant sans doute de venir chez une femme sans morgue et sans prétention, oublier les fatigues de l’étiquette et les dégouts d’une brillante servitude. Calonne fut un de ceux qui se présentèrent chez la Citoyenne Le Brun. C’était vers le tems ou il aspirait au Ministère, il y fut nommé, il voulut avoir son portrait, et vint chez la Citoyenne Le Brun lui donner séance. Un Ministre, un Controleur Général des Finances qui trouvait le moyen de prendre une heure sur sa matinée pour venir chez la Citoyenne Le Brun, chez une femme qui, comme l’homme en place, attirait les regards et I’attention, en fallait-il davantage pour que les épieurs de la conduite du Ministre, les solliciteurs, les gens à projet imaginassent et fussent convaincus qu’il existait une liaison tres-intime entre Calonne et la Citoyenne Le Brun? Cela fut bientot dit, répété et imprimé.
La Citoyenne Le Brun se vit assaillie de demandes, de mémoires, de placets. Elle avait beau répondre de vive voix ou par écrit qu’elle n’avait aucun crédit sur l’esprit du Ministre, que depuis qu’elle l’avait peint elle n’avait plus aucune relation avec lui; le trait de la calomnie était lancé, et jusqu’à ce qu’elle eut refusé de se charger de toutes les négociations dans lesquelles on voulait l’engager, il s’écoula assez de tems pour qu’elle fût convaincue a son tour qu’on lui supposait tous les moyens de demander et d’obtenir. Elle ne voyait plus Calonne, il ne venait plus chez elle, il lui avait payé son portrait; tous rapports entr’elle et lui étaient donc cessés, n’importe: les solliciteurs mécontens, les envieux par nature, les calomniateurs par goût, les libellistes par état s’entetaient à décrier la Citoyenne Le Brun, à faire d’une femme paisible dans sa maison, sans cesse occupée de son état, fixée cinq heures par jour dans son attelier, un agent d’affaires ministérielles, nommant auv places, disposant des grâces, et répandant les faveurs.
Eh bien! qu’il se montre celui qui a obtenu quelque place à sa sollicitation, qui a réussi dans quelque affaire par ses moyens! Qu’on les cite les grandes opérations qu’elle a dirigées, les succès dûs a ses intrigues ou à sa recommandation! Que les Fermiers-Généraux, les Financiers, les Banquiers qui lui ont payé des pots-de-vin ou des intérêts, qui lui ont associée a leurs bénéfices, se nomment, ou que ceux qui les connaissent pour lui avoir eu quelque obligation, les dénoncent! Les comptes des ministres, et par conséquent ceux de Calonne ont été mis sous les yeux des représentans du peuple, le Livre rouge a été ouvert, la liste des pensionnaires du ci-devant Trésor royal, et de la ci-devant Cour a paru; qui osera soutenir que le nom de la Citoyenne Le Brun s’y soit trouvé? Mais, diront les méchans, ou les ineptes, en dilapidant les finances de l’état, Calonne a pu donner des trésors à la Citoyenne Le Brun, sans qu’il en reste aucune trace. – Impudens, et sots calomniateurs! Sans doute: elle a reçu comme le publiait Gorsas, ou tel autre écrivassier de sa trempe, des Pastilles enveloppées dans des billets de la caisse d’escompte. Que sont-ils donc devenus, ces trésors et ces billets? Quel emploi en a-telle fait? Quelle est cette fortune immense qu’on lui supposait? Elle consiste, puisqu’il faut tout vous révéler, dans les deux seules maisons que je possède, rue de Cléry, et rue du Gros-Chênet, et... je les avais acquises avant mon mariage, et... mon actif suffisait pour payer une grande partie du prix de mon acquisition. Celle qui donnait sur la rue du Gros-Chênet fut abattue, il y a quelques années; j’en fis élever une autre sur ses ruines; Calonne I’a payée, a-t-on dit; c’est encore un mensonge atroce. J’en dois les desseins et les plans à l’amitié désintéressée; quant aux mémoires de construction, ils sont loin d’être acquittés en totalité... (pp. 11-15).

Ces deux maisons grevées de charges et de dettes, voila donc a quoi se réduit toute la fortune de la Citoyenne Le Brun, puisqu’elle n’aucune propriété foncière, aucune rente sur la République, aucune rente sur particulier. Et je le demande à présent à tout homme qui voudra juger sans passion? Avec un talent comme le sien, avec un revenu asussi considérable que celui qu’il lui procurait, puisqu’un buste seul lui était payé 600 liv., qu’elle peignait avec une facilité étonnante, et qu’elle gagnait, année commune, 24 ou 30,000 livres, avec les bénéfices que je faisais moi-même dans un commerce très-actif et très-étendu, avec un état de maison tel que nous n’avons jamais eu plus de quatre personnes a notre service; dont un seul domestique pour nous deux, apres vingt années de travail enfin, est-il difficile de croire que nous ayons pu trouver dans nos économies une somme suffisante pour payer le prix de nos maisons, et en faire batir une, dont les constructions ne sont point totalement acquittées?
Je devais dire la vérité, et je I’ai dite. C’est le bilan de la fortune de la Citoyenne Le Brun, et de la mienne que j’expose en quelque sorte aux regards de mes concitoyens. JE DEFI QUI QUE CE SOIT D’OPPOSER UN SEUL FAIT CONTRAIRE A TOUS CEUX QUE J’AI ARTICULES (pp. 15-16).