DOCUMENTO N.13
Da: D. V. Denon, L’Originale
e il Ritratto, Bassano, 1792, pp.VII-XI
(Volume Op. B. 61/6
della Biblioteca Civica di Verona)
I
LETTERA
Vous me demandez, mon cher Zacco, une note sur la vie
& le talent de Madame le Brun: je vois par cette demande que vous emparez
de ce qui étoit le voeu secret de nostre société, de rassembler ce que le
portrait de Madame Marini a inspiré aux gens de génie qui l'’ntourent & qui
l'’iment. C'est l'enthousiasme qui éleve les trophées, mais c’est l’estime
& l’amitié, qui les consacrent. Je ne doute pas plus du succés du recueil,
que du soin que vous mettrez à en faire un hommage digne de celle qui en est
l’objet : Chanter ce qui plait & le bien chanter, c’est tout à la
fois, plaire & jouir. Je regrette d’être sans voix & je me hâte de
contribuer en ce que je puis, à un projet que je vous envie, & dont malgré
la jalousie qu’il m’inspire, mon amitié vous félicité encore.
Madame le Brun a eu pour vocation & pour mâitre en
peinture, une ame de feu, une passion exclusive pour son Art, la vue & la
possession des chefs d’œvres de tous le tems & de toutes les écoles. Sans
en adopter aucune, celle les a toutes consultées, & n'a copié que la
Nature.
Rubens & Vandick, dans un voyage qu’elle fit en
Flande, l’enhardirent à employer ces tons fins, ces transparens que la vérité
lui indiquoit & qu’elle n’osoit hazarder sans autorité. De cette premiere leçon,
il s’en est suivi que lorsqu’elle est venue consulter l’Italie, encore imbue de
la couleur Flamande, Tout en adoptant Raphäel pour mâitre, il s’est trouvé
qu’elle a peint comme le Dominicain, qu’à Boulogne malgré sa prédilection pour
les Caraches, les belles & larges ombres du Guercin sont venues se placer
dans ses tableaux.
Une infinité de portraits entrepris & finis par son
active vélocité, lui ont donné une telle facilité pour le dessein, que son
attention en peignant se porte toute entiere sur le coloris, l’harmonie &
cette partie plus qu’humaine de son art l’expression: aussi ses portraits sans
servilité, ont ils la noble liberté de l’Histoire. Ce n’est plus l’assez pour
elle de charmer les yeux, c’est à l’ame qu’elle en veut, & c’est l’ame
qu’elle agite; on me convient plus froidement que ces portraits rassemblent,
mais on parle, mais on dialogue avec le portraits qu’elle a peinte.
Les applaudissemens de la Ville, les flatteries de la
Cour, la beauté qui inspire l’amour, la sensibilité & la vivacité qui le
font éprouver, rien n’a pu la distarire de l’étude profonde & obstinée
qu’exigeoit le degré de perfection, où elle vouloit arriver. Le succés a été le
prix de son courage; à la grace, à la delicatesse de son sexe, elle a joint la
fierté de celui dont la force est l’apanage, & simple comme le grand talent
elle admire tout ce qui peut encore lui apprendre quelque chose.
À consulter ses productions, on doit croire qu’elle n’a
plus rien à acquerir, mais la vivacité de ses sensations, mais l’étude constante
& active qu’elle fait sans cesse de son art & de la Nature, doit
toujours laisser l’espoir, que dans un moment d’enthousiasme, quelque fois,
elle se surpassera encore.
Les caracteres forts, les formes pronancées, obtiennent
de son talent le même tribute que la grace & la delicatesse. C’est dans le
tableau de Madame le Brun, qu’on voit Paëziello [Sic], tel que l’ame se peint
lorsque l’on entend les chefs d’œuvres de son imagination.
Dans le différens portraits de Madame Hamilton elle a
perpétué à jamais ces sensations, ces expressions instantanées, que la mobilité
de ce personnage singulier, la flexibilité de ses belles formes, la
susceptibilité de son ame offrent aux yeux des spectateurs éblouis: l’éclair de
son talent mobile n’est pas assez prompt puor échapper à celui de Madame le
Brun, il le suit, l’atteint, le fixe, & l’on vient admirer chez l’une, ce
qui n’a fait qu’étonner chez l’autre.
Le portait de Mis. Pitt, en Hebée, offre un style naïf
& pur comme la jeunesse, la couleur même a la candeur de l’innocence, il
paroît d’un autre main, & présente des beautés nouvelles; toujours attachée
à la Nature, c’est la nature, c’est le caractere de son modele qui détermine le
caractere de son pinceau, comme le sujet de son tableau.
Tout ce qui est difficile, l’irrite & l’attache. À
Venise, elle recontre dans un même visage, la finesse Gréque, la passion
Italienne, l’amabilité Françoise, elle sent de l’attrait, elle aime déjà cet
Être délicieux, en peu d’heures elle le peint, & elle exprime dans ces
seuls yeux, non seulement ce qu’on n’avoit pu peindre encore, mais ce que la
Poësie même avoit eu peine à décrire, ce n’est plus de la peinture, c’est
l’esprit, c’est la finesse, c’est jusqu’à l’attrayante malignité du modele,
dont se laisse charmer même dans la copie le spectateur séduit que l’Art émeut
& trompe encore.
Denon